RARA_Bibliothek

Das Beste aus dem Raraschrank / Le meilleur de nos livres rares

N° I

Jean Tinguely et Éric Michaud, Machines de Tinguely, exposition 12 mai – 5 juillet 1971, Paris, Centre National d’Art Contemporain, 1971.

Jean Tinguely est assis à sa table de cuisine. Au premier plan une bouteille de vin, vide, un verre, plein, le sel et le poivre qui assaisonnent le hors-champ. En bleu de travail, des feutres à la main, entouré d’une boite de crayons de couleurs et d’un pot de moutarde, l’artiste dessine sur la première page d’un livre. Il trace des lettres en couleur sous un polaroïd. Image d’Épinal de l’artiste au travail, entre dilettantisme et imaginaire ouvrier. Sur la page de garde de l’exemplaire des Machines de Tinguely conservé à la bibliothèque du DFK Paris, cette photographie collée au scotch est entourée d’une dédicace au stylo bic et au crayon aquarellé : « Für Karl Ruhrberg, mit meinem schönen Gruss, Jean Tinguely. 23 okt. 79 ». Karl Ruhrberg avait été rédacteur aux pages culturelles du Düsseldorfer Nachrichten de 1956 à 1962 et directuer fondateur de la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf depuis 1965. Il avait rencontré Tinguely dans les années 1960, sans doute par l’entremise d’Alfred Schmela, directeur de la galerie éponyme à Düsseldorf. Ruhrberg, dont l’action en faveur de l’art contemporain a profondément marqué l’histoire de la Städtische Kunsthalle, conserve des relations amicales avec Tinguely, dont témoigne cet autographe.

La graphie irrégulière, lettres majuscules et minuscules mêlées, comme éclatées sur la page, la couleur qui s’échappe des cadres tracés au bic, l’eau diluant le pigment, tout dans cette dédicace rappelle les lettres que Tinguely compose et qui forment un corpus à part entière dans son œuvre. La mise en abime entre la photographie collée sur la page de garde et la page elle-même joue ici un rythme saccadé, les mouvements, les gestes sont repris, reproduits, présentés et suggérés par leurs traces tangibles. L’intervention directe de l’artiste sur cet exemplaire fait écho à la composition même de l’ouvrage. Écrit par Éric Michaud et mis en page par Tinguely, ce catalogue est riche de ses lignes et de ses entre-lignes. Le dialogue noué entre les deux hommes à l’occasion de la préparation de l’exposition (et dont plusieurs archives orales, conservées à la Bibliothèque Kandinsky, témoignent), transparait dans un contenu apparemment factuel.

Au-delà de la précision et de la richesse de la chronologie, visiblement nourrie de souvenirs directs et fruit d’entretiens avec l’artiste, l’ouvrage – qui entre dans les collections du DFK Paris en 2003 avec une partie de la bibliothèque privée de « Karl und Elfriede Ruhrberg » – vaut pour les annotations que Tinguely y a faites. L’artiste est en effet intervenu directement sur les épreuves du texte : ses légendes, croquis, ajouts et remarques marginales émaillent le catalogue qui présente finalement une forme hybride, entre le carnet et le document de travail. Les indications manuscrites, intégrées à la maquette du livre, laissent transparaître quelque chose du processus de création, et infléchissent subtilement le texte. Tinguely apparaît ainsi lui-même, précisant ses collaborations, ses rencontres, les lieux d’exposition et de création des œuvres montrées. La lecture se fait sur plusieurs lignes de voix superposées, les tonalités se répondant et se complétant jusqu’à faire de ce petit catalogue l’instantané non seulement d’une exposition, mais bien aussi d’une période où les relations entre artistes, chercheurs et public étaient en pleine mutation. 

Déborah Laks

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Grid imageTINGUELY Jean, Oeuvre © Adagp, Paris, [2017]